Prochain domicile inconnu

 

Jamais, en emménageant ici il y a près de trois ans, je n’aurais imaginé qu’on tiendrait toute la durée du bail. On s’est installés sans réel coup de cœur. On s’est inscrits dans un énième transit. Bientôt, pourtant, il faudra se décider à quitter ce décor, à le recréer ailleurs.

Un canapé d’angle en tissu gris avec méridienne ; une petite table d’appoint vintage en manguier massif ; deux fauteuils club en similicuir marron ; une table basse design en bois laqué blanc ; garnissant presque tous les murs, dix étagères en bois clair (quelque cinq milles livres – littérature, géographie, voyages, histoire, art, sociologie, archéologie) ; une table à manger en chêne à six places, mais avec seulement une chaise (garnie de piles de livres et de papiers, la table fait office de bureau) ; éclairant ce plan de travail, un lampadaire arqué avec structure en métal sur pied en marbre (abat-jour en forme de globe ouvert en plastique blanc opaque) ; sur la tablette de la cheminée, deux grands chandeliers en argent, un cadre renfermant une affiche de bistrot jaunie (« Arrêté-loi du 14 novembre 1939 relatif à la répression de l’ivresse »), deux carafes à whisky (vides), une série de galets ramassés sur une plage des Cyclades, une petite camionnette rouge en fer (modèle réduit Peugeot, « Service départemental d’incendie »), un cendrier en cristal rempli d’un komboloï, de quelques coquillages, d’une boule de snooker (numéro 4) et d’une balle de golf, une statuette porte-encens de Ganesh en laiton ; aux fenêtres, des tentures en tissu blanc côté salon, gris de part et d’autre de la porte-fenêtre qui donne accès au balcon ; un parquet en chêne craquant au moindre mouvement ; dans un coin, un tapis avec des jouets en plastique de toutes les couleurs, pour tous les rêves d’évasion.

Et puis, et puis… il y a ma plante, un dragonnier, réputé pour la beauté de son feuillage lancéolé et panaché. En vingt ans, j’ai dû la rempoter à deux reprises, pas plus. Elle m’a suivi sans broncher dans tous mes déménagements, dans tous mes emménagements : quand j’étais célibataire, puis avec la belle, puis à trois avec le gamin. Pourtant, à certaines périodes, je l’ai négligée, je l’ai même complètement oubliée – ni regard ni caresse, ce qu’elle apprécie pourtant, je le sais. En quittant mes appartements successifs, elle a toujours été la dernière à vider les lieux. Je l’emmène seulement quand tout est prêt « de l’autre côté ». Je lui trouve alors une place assez similaire à celle qu’elle a toujours occupée au milieu de toutes ces choses, au milieu de ce décor que je m’évertue à recréer aux quatre coins de la ville : le canapé d’angle en tissu gris avec méridienne, la petite table d’appoint vintage en manguier massif, les deux fauteuils club en similicuir marron, les livres innombrables, les jouets colorés…

C’est toujours le même rituel quand on emménage dans un nouvel appartement. Le cœur serré de quitter notre ancien domicile et inquiet de la vie qui m’attend dans le nouvel espace où on va s’installer, je fais le trajet en voiture avec la plante sur le siège passager, ceinturée comme il faut, pour éviter qu’elle ne répande son terreau partout dans l’habitacle en cas de freinage brusque. Je regarde le quartier défiler, reculer dans mes pensées et dans mon existence jusqu’à devenir insignifiant dans le rétroviseur. Quand j’ai mis suffisamment de distance avec notre vie d’hier, j’ouvre la fenêtre du côté de la plante pour qu’elle puisse respirer l’air de notre nouvelle rue qui est là, à quelques encablures. Le vent fait alors bouger ses feuilles, comme si elle acquiesçait. Il y a trois ans, en arrivant ici, je lui jetais des regards complices pour lui dire que c’était entendu : elle aurait droit à sa place dans le premier coin à droite quand on entre dans le living, cet espace mort entre la porte vitrée et le mur de l’arcade qui coupe la pièce en deux.

Cela fera bientôt trois ans qu’elle est là, dans ce coin derrière la porte, silencieuse dans son pot en terre cuite. Avec les jouets du gamin et le rire de la belle, elle apporte une respiration dans l’appartement. Les années défilent. Il n’y a que le visage et le rire de notre fils qui me certifient que tout avance irrésistiblement. Il n’y a que la présence sensuelle et la voix caressante de la belle pour me dire que tout n’est pas fuyant, qu’il y a des évidences qui résistent au temps.

Le bail arrive à son terme. On est entré dans cet espace-temps très singulier, ces derniers mois où l’on s’accroche encore un peu au décor, à l’agencement des meubles, aux murs, au plancher qui craque. Il va falloir tout recommencer, défaire le cocon, le mettre en boîte, le transporter, le recréer autre part. Il va falloir expliquer tout ça à la plante, en douceur. Notre prochain domicile n’est pas encore connu. Mais, c’est certain, il est ailleurs.

Marc Meganck

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