Profession : grèviste

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Arsène est gréviste aux Tramways bruxellois.

C’est un métier dur.

Il faut toujours être prêt à tout car il y a des grèves sauvages, spontanées, organisées, pacifiques. On ne sait jamais non plus comment cela va tourner.

C’est un métier mal payé car le syndicat qui entretient Arsène souffre de la crise provoquée par les capitalistes. Le gouvernement de droite, qui veut écraser le peuple, a en effet diminué sans concertation préalable les subsides alloués au fond des grévistes.

Et puis il y a encore certains jours de travail, où les tramways roulent et où Arsène se retrouve désoeuvré. Ce qu’il déteste car il tient de son père, qui a contribué jadis à la faillite de plusieurs entreprises wallonnes, le goût du travail bien fait. Sur son lit de mort, cet homme de bien, emporté prématurément par la cigarette, les principes socialistes et le péquet, lui a dit solennellement : « J’ai toujours regretté, Arsène, que tu aies quitté Charleroi pour Bruxelles, où traînent des Flamins, mais si tu en fais un désert comme ici tu auras bien mérité de la classe laborieuse ».

C’était là une mission, une mission sacrée, qu’Arsène remplirait jusqu’au bout et à son tour transmettrait à son fils.

Les jours de grève, quand il voyait le centre de la ville vide et les commerçants ruinés, les kilomètres d’embouteillage sur les voies d’accès à la capitale, les bourgeois apeurés et terrés derrière leur fenêtre, il sentait un plaisir énorme l’envahir.

Il savait que son père aurait été fier de lui et des larmes de bonheur et de gratitude lui montaient aux yeux.

Il ignorait généralement le but exact de la manifestation mais il lui suffisait de savoir qu’elle était dirigée contre les capitalistes, les réactionnaires et les patrons qui ne pensent qu’à se remplir les poches. Il savait du fond de son cœur que les droits du peuple étaient inaliénables, que les fortunes devaient être confisquées, que les partis étaient toujours prêts à trahir les syndicats et qu’il fallait sans cesse se battre.

Ensuite, la tâche effectuée, tous les magasins fermés, il se rendait à un certain café, que les manifestants avaient comme instruction de tenir ouvert, et il buvait quelques verres de bière avec ses camarades. Tous syndicats s’y trouvaient confondus car le travailleur méprise les divisions créées secrètement par le patronat. Ils discutaient ensemble de la prochaine grève et déjà s’en réjouissaient.

Sur l’autoroute d’Alost, une dame qui, pour aller au travail, attendait en s’énervant depuis des heures, mourut ce matin-là au volant d’une crise cardiaque. Mais pourquoi donc allait-elle travailler à Bruxelles alors qu’Arsène venait, fidèle à son devoir, de fermer son entreprise ?

 

Jacques van Wijnendaele

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