Rio, 8 décembre 2018

Je suis dans une favella de Rio de Janeiro : une minuscule enclave dans la montagne nommée Babilonia.

Trois voitures de police barrent l’accès aux improbables venelles qui escaladent à la verticale la montagne où se loge la favella, balisant la frontière de l’ordre et du désordre prétendu. Les agents surarmés et passablement nerveux tentent de me dissuader d’y pénétrer : « It is dangerous, very dangerous. You have to be accompagnied by a gunman ». Je ne les écoute pas.

Les rues sont très pauvres, certes, mais calmes ; les gens, aimables et souriants. Je m’assieds à la  terrasse d’un tripot et commande une bière. Et  soudain, une apparition : une femme très jeune, une fille encore, passe, enceinte jusqu’aux yeux ; elle est métisse, enveloppée dans une large étoffe bleue. De  toutes les jeunes femmes croisées pendant ces dernières années, c’est elle qui m’évoque le plus directement Marie (je me suis souvent demandée comment devait être Marie, la voici).  Cela me frappe à cet instant comme une évidence : en 2018, le Christ naîtra à Rio, dans ce creuset de l’humanité, ce maelström de tous les gènes possibles, dans les rythmes de samba et au milieu de gens d’une beauté admirable, présentant toutes les variétés de teint entre le noir et le blanc : une palette infinie de peaux, tabac, café au lait – des peaux à se pâmer de douceur. Les peintres ne se sont-ils pas attachés depuis toujours à donner à Marie et à son fils les traits les plus adorables ? Alors, c’est dit : je décide que Marie est Carioca et que son fils est métis.

Et puis, ce ne serait pas politiquement correct, en 2018, que le fils de Dieu fût blanc, noir ou jaune. Quel message donnerait-on alors aux peuples exclus ? Non, Jésus sera le fils de tous, le plus beau produit du métissage humain.

Mais au fait, quel est le nom de l’improbable gargote où je me suis attablé ? Le bar de David ! Cela ne s’invente pas – Le bar de David à Babilonia, et Marie enceinte qui va y donner naissance à un fils.

Et l’histoire recommencera une fois encore : il n’y aura pas de place à l’auberge des riches – les palaces pour touristes fortunés brillent  de tous leurs feux, à quelques centaines de mètres en contrebas, le long de la page de Copacabana, et les cliniques sont hors de prix – ; Marie la cariocaine accouchera dans la favella parmi les pauvres des pauvres, et il y aura des étoiles et des cœurs simples pour se réjouir avec elle. Et déjà en bas, les sbires d’Hérode fourbiront  leurs armes pour le massacre à venir – quoi de plus dangereux, en effet, que des innocents dans un monde corrompu et vénal ? (À l’heure où j’écrivais ces lignes, trois des précédents gouverneurs de l’État de Rio étaient en prison ; mais, bien entendu, c’est autour  de la favella que veillait la police.)

En relisant le conte, je me dis : « Et si c’était une fille ? » Plus fort encore…  En 2018, Marie est cariocaine et accouche d’une fille…

François Ost

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