Romance

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– Ça va ?

– Ça va !

Elle avait répondu machinalement, automati­quement, sans y penser le moins du monde, sans un brin de conscience. Elle n’avait pas le temps, cela ne lui paraissait pas important, elle n’était pas intime avec cette personne au point de lui faire ses confidences et puis, surtout, «on» lui avait appris qu’on n’embête pas les autres avec ses problèmes.

Il eût fallu qu’elle réponde au moins d’un air entre deux airs : «Bof ! Ça peut aller !» pour inviter l’autre à poser une question vraie, une question qui lui permettrait de vider son sac. Mais des années de dressage lui avaient ap­pris à se taire. Alors qu’elle avait envie de crier, de hurler que «ça» n’allait pas du tout ! Qu’elle était exaspérée et dépassée, que trop c’était trop ! Qu’il y avait le boulot, les mômes, le ménage, les tâches administratives et, sur­tout, surtout : les autres ! A qui elle n’avait ja­mais su dire non, qui lui bouffaient, avec des sollicitations auxquelles elle était compulsive­ment contrainte de répondre, tout le temps qu’elle eût dû consacrer à un minimum de loi­sirs et même le temps qu’elle eût dû consa­crer à son couple, au plaisir d’être ensemble, à la prolongation de cet amour qui les avait portés vers un projet commun. Cela aurait sans doute évité qu’il ne se soit barré, le père. Cela aurait évité ce week-end sur deux où elle se sentait si pétrie de culpabilité qu’elle ne pouvait même pas profiter agréablement de sa liberté provisoire.

– On voit bien que ça va pas !

La réponse au dialogue automatique du début la cloua sur place. Elle leva les yeux sur la chose avec qui elle avait échangé cette pure formule de politesse dans l’intention, surfant sur la colère qui l’habitait en permanence, de remettre à sa place l’indiscret. Mais elle ren­contra un sourire semi-encourageant, semi-navré. Une bonne tête, quelque chose d’ouvert, de franc, de disponible et de décidé.

– Tu permets ?

D’autorité il lui avait pris le caddie des mains et le poussait vers les caisses. Décontenancée, elle le laissa faire et le suivit, les yeux fixés sur ce nœud des muscles entre les épaules, sur la nuque volontaire mais élé­gante, sur… Bon, ceci est son secret ! Mais elle se sentit fondre et tout à coup quelque chose de chaud se réveilla en elle. C’est ainsi que commencent les coups de foudre.

Lui évidemment n’était pas tombé là par ha­sard ! Depuis le temps qu’elle le faisait rêver, depuis le temps qu’il cherchait un moyen ha­bile de dépasser le stade du bonjour sans prendre de front l’exaspération dont il voyait bien qu’elle était la proie ! Il jubilait ! Il sentait qu’il avait marqué un point décisif.

La suite est classique ! Quand le mystérieux entrelacement des phéromones produit sa magie, quand elles ont anéanti tout processus mental et discursif, l’enlacement des corps s’ensuit dans la volupté et la rage du fusion­nel, la poussée d’ocytocine sort de son cha­peau cette impression de s’être toujours connus, d’être faits l’un pour l’autre. Et on se met à croire au bonheur.

Ils prirent donc le temps de l’ivresse, un temps où ce que leurs peaux et leurs esprits avaient à se dire put s’exprimer à loisir. Et, pour elle, la vie se fit enfin plus légère, les contraintes moins prioritaires. De toute façon, l’amant trouvait tout naturel d’en prendre sa part, de la soulager, de lui donner de l’air. Elle se sentait revivre. D’autant plus que leurs enfants réciproques semblaient partager le plaisir de la rencontre. Pourtant, ils considérèrent qu’il était prudent d’attendre de mieux se connaitre avant de faire le grand saut de l’engagement, de la bague au doigt porteuse d’ «amour toujours » à laquelle ils aspiraient avec un bel unisson. Ils décidèrent qu’on n’entrait pas dans pareille aventure sans en avoir jeté les fondations. Il n’avait pas de boulot. Il en trouva. Elle, lucidement, entreprit une thérapie portant sur la gestion du temps. Elle apprit à choisir ses priorités, à distinguer l’urgent de l’indispensable, à combiner les deux, à ce que, comme son nom l’indique, le secondaire puisse sans culpabilité ne venir qu’ensuite. Enfin, et ce fut pour elle un long travail sur la confiance en soi, sur l’indifférence à l’image, elle tenta d’apprendre à dire «non» ! On lui enseigna d’abord à briser l’automatisme en différant ses réponses, mais aussi à prendre ses distances avec ce que son psy appelait : « le parent intérieur », à accepter comme le prix de la liberté une culpabilité qui du coup allait insensiblement s’effilocher. Bref, ils se firent l’un à l’autre un bien fou ! Elle se sentait libérée et lui, dont la vie n’avait été jusque là qu’une sorte d’errance sans but, se sentait responsable.

Comme de bien entendu, leur relation devint peu à peu plus sage. On n’en prépara pas moins dans une sorte de fièvre, l’union administrative censée officialiser celle des cœurs et supposée ouvrir une porte légale au bonheur qu’à travers le meilleur et le pire le couple ne manquerait pas de leur assurer. On finit donc par se retrouver au jour dit devant un personnage débonnaire, ceint d’une écharpe tricolore. Pas de chichis, on n’était plus des ados ! Tenue élégante, sans plus. Les enfants et quelques amis triés sur le volet. Tout se déroulait comme prévu mais un ob­servateur finaud, pendant le bla-bla prélimi­naire du préposé aux épousailles, aurait re­marqué que les coups d’yeux qu’échangeaient nos tourtereaux étaient bien ambigus, qu’on y passait de l’amour à la crainte, de l’espoir au doute. Visiblement, l’énormité de l’engagement les pénétrait, son irréversibilité (sauf sac d’emmerdes dont ils avaient tous deux l’expérience) les impressionnait. Quand l’officiant en arriva à la lecture des droits et devoirs des époux, c’est une sorte de panique qui passa dans ses yeux à elle. À la question :

– Voulez- vous prendre pour épouse… ? Il répondit «oui» mais elle crut y percevoir comme une hésita­tion. Inéluctablement s’ensuivit :

– Voulez-vous prendre pour époux…?

Et là, elle rougit, elle balbutia. Le représentant de la société et de l’ordre moral dut répéter :

– Voulez-vous…?

Elle ne pouvait plus cette fois différer !

Elle inspira à pleins poumons, se rassembla autour de sa langue et finit par émettre un fai­ble mais définitif et premier «Non».

Jean-Paul Leclercq 

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