Rouge vert, rouge vert

Rouge vert, rouge vert, rouge vert…

Le rouge et le vert de l’enseigne du fleuriste du rez-de-chaussée découpent l’espace

De révolte et d’espoir.

De révolte et d’espoir…

Assise par terre, contre le mur, sur le froid du carrelage, Clara est perdue en pensées contradictoires…

De béton et de verre, une rue très commerçante sous les fenêtres de l’avant, et le cimetière communal en vue arrière, tel est le nouveau théâtre de vie de cette femme égratignée par l’amertume et le temps. Lumineux le jour, cet appartement est plongé maintenant dans une pénombre traversée d’étranges lueurs : orange de l’éclairage public, bleuté des néons de la laverie d’en face, blanc blafard du réverbère du jardin de Thanatos. Et ce rouge et ce vert qui balayent l’air en zébrures lancinantes de révolte et d’espoir.

De révolte et d’espoir.

De révolte et d’espoir…

Dans trois jours, bail signé, loyer payé et présence ainsi légalisée, Clara pourra commencer à organiser son « après-Yan ». En attendant, ayant reçu les clés « pour poser quelques affaires », n’osant allumer, marchant en chaussettes – cette clandestinité seyant bien à son état d’âme ! –, elle squatte les lieux.

Ses vêtements en de grands sacs de plastique. Ses chaussures dans un cabas de toile bayadère. Quelques eaux et shampoing dans un ancien cartable des enfants. Bijoux et photos dans un carton à bananes, et son matériel de dessin en un grand fatras. Pour se choisir une place opérationnelle et définitive, ce remue-ménage guette le moment où cette femme d’entre deux vies aura la permission de manifester sa présence et de faire du bruit.

Dans un coin, indifférente à l’anormalité des lieux et au pesant du silence, la pile des dossiers-clients, facturier, courriers et documents de sécurité sociale, s’écroule doucement. Contre l’autre mur, quelques livres, quelques disques, une platine d’encor’33T et le matelas de mousse acheté la veille. Tendue dans un chambranle, en guise de garde-robe, une corde à linge attend, elle aussi, le grand déballage.

Rouge vert, rouge vert sur le silence. Rouge vert, rouge vert sur le visage tuméfié de Clara. Rouge vert, rouge vert sur le torchon étalé en guise de nappe à même le dallage et sur les quelques vivres qui s’y attardent…

Elle n’a pas faim.

Clara est seule. Enfin, seule.

Neuf ans. Elle vient de vivre neuf années avec Yan. Deux ans – peut-être trois ! – de flamboyance, de bonheur, d’audaces, de mépris des convenances, de grands projets, de rayonnement. D’amour, quoi ! Et six années de questionnements, d’incertitudes, de démissions, de soumissions – Dieu, qu’il est difficile de reconnaître que l’on s’est trompé ! – puis de refus, de mépris. De révolte.

Jeune fille, elle avait quitté un père autoritaire pour épouser un Jean-Louis despotique. Elle avait renoncé à la servitude pour un Yan plein d’étincelles et de fougueuses promesses. Elle venait de s’enfuir… pour elle-même.

Mais c’est qui, elle ? Où est-elle, elle ? Clara sait que dans cette quête, il lui faudra vivre les paradoxes et les ambiguïtés, les excès et leurs contraires. Jusqu’à la rencontre de sa vraie place. Réapprendre la musique et les couleurs. Les siennes. Réinventer une cuisine, une coupe de cheveux, un style de robe. Oser le port du jean interdit ou du chapeau moqué. Rire. Oublier la laitue imposée comme seule salade, les frites à tous les repas, les ouvertures de Wagner, les vacances sans départ, les porte-jarretelles qui ne portaient que ses rêves à lui. Et de faire l’amour sans plus d’amour.

Il fait de plus en plus froid sur le sol froid, et les fenêtres sans rideaux font grandir la pièce jusqu’au milieu de la nuit. Là, emmitouflée dans une couverture, roulée en boule dans le ventre noir de cet espace sans passé, Clara attend sa nouvelle naissance.

Bébé tout neuf baignant dans les eaux de ses larmes.

Rouge vert, rouge vert, rouge vert.

Dirigée par Karajan, jouée par la Berliner Philharmoniker, la neuvième symphonie de Beethoven. Clara s’était fait vœu de ne plus placer ce disque sur un lecteur tant que son indépendance ne serait pas conquise.

Le moment est enfin venu de concrétiser cette victoire. La victoire de sa volonté contre la mainmise – et la main lourde ! – de Yan.

Alors, doucement, elle se lève et, avec des gestes de cérémonie, comme en un acte sacré, elle place sur l’électrophone ce disque qui accompagne ses pensées depuis toujours. La musique, presto puis allegro assai, glisse en catimini, remplissant l’espace de ses vibrations triomphantes. Mais diffuses, retenues, brimées par le manque d’audace du volume sonore. De peur d’attirer l’attention du propriétaire.

La tête appuyée au mur, nerfs tendus, respiration retenue, les yeux clos sur son impatience, Clara attend.

Elle l’attend depuis si longtemps, ce moment-là.

Elle en avait rêvé, marchant solitaire dans un petit matin de plage, chantant cette ode de joie dans le bruit de ses vagues à l’âme et du vent. Rêvé de cette musique magique dans les minutes tragiques où elle craignait pour sa vie, menacée par la force et le mépris de cet homme sans plus de tendresse.

Le menton sur les genoux, la tête en chavire – passé et présent unis dans son vertige ! – Clara a les yeux fixés sur le mur vide qui lui fait face. Dès les premières notes sorties du vinyle, un film griffé d’usure, aux images parfois floues, parfois tragiquement présentes, allait être projeté par sa mémoire sur l’écran géant de ce mur blanc.

Le tourne-disque s’arrête dans un petit bruit sec. Clara est là, sans émotion. Elle est là, seule, libre, et elle n’a pas vibré de joie avec l’hymne. Pas chanté sa victoire, pas dansé sa liberté, pas crié son bonheur. Elle décide alors que c’est à cause de la sourdine, de l’absence de liberté acoustique. Mais quelque chose au fond d’elle sait que cette liberté – qu’elle a toujours fait dépendre des autres, assujettie aux permissions et à sa crainte de n’être pas aimée ! – elle ne se l’est pas encore donnée à elle-même.

Vert rouge, vert rouge, vert rouge !

Dina Kathelyn

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