Scroutch

Il n’a pas de nom. Mon petit frère n’a pas de nom. Il a déjà quinze jours mais pas de nom. Papa dit qu’il n’en a pas besoin. Maman dit qu’il en aura un plus tard. Comme il se gratte sans arrêt avec ses petits ongles, moi, je l’appelle Scroutch. Il dort sur le matelas des parents, entre maman et le mur. Depuis qu’il est là, la chambre est envahie d’une odeur de lait pourri et de fromage qui m’empêche de m’endormir. Lui, il dort toute la journée. Il a raison, il fait trop froid dehors. Nous ne sortons plus beaucoup non plus. Plus rien à glaner aux champs depuis belle lurette. Plus grand-chose sur les marchés et le stock de bois atteint le plafond. Mais bientôt Noël : ça collecte bien à Noël. Les gens donnent facilement. Surtout à ma sœur, moi je suis trop grand. Scroutch lui sera encore trop petit.

Noël, c’est la fête : le lendemain, on reçoit de la viande avec les patates. Du lard, ou de la saucisse. On invitera les Dilber, ceux du dessous, pour les remercier. Madame Dilber est sage-femme, c’est elle qui a aidé maman à accoucher. De nous quatre je pense.

Faut pas croire qu’on est des pauvres : on a une télé, écran plat. Branchée sur le câble des Dilber, c’est super. Les pauvres, c’est en Afrique qu’ils sont. Là-bas, ma sœur serait déjà mariée, les gens n’ont pas de maisons, pas de chauffage, pas d’eau, pas d’écoles. Nous, l’école, on y va assez souvent. Les parents de Max nous appellent des indigents. Dignes et intelligents. Max a une console. Parfois il me la prête pendant le cours. Max est dernier de la classe. Moi, je ne sais pas. J’ai déjà de la moustache, et plein de poils, Max pas encore.

*

Nous sommes partis pour la messe de minuit qui se donne à dix heures maintenant. Dommage, ça fait deuxième choix. Il n’y a plus de respect. Tout fout le camp. Les gens se disent « Joyeux Noël », mais jamais à nous. Ils se connaissent, ils ne nous connaissent pas. Papa a emporté Scroutch. Maman n’a pas encore la force. La crèche est magnifique, grandeur nature. Il y a un vrai âne et un berceau rempli de paille. Je serais bien resté des heures à regarder ça mais papa nous fait dégager. Au boulot. Nous nous postons sur le seuil de l’église, les filles et maman d’un côté, les hommes de l’autre. Les cloches sonnent à la volée, les gens entrent et donnent, puis papa fait signe et nous partons en hâte, à sa suite, bien avant que le dernier fidèle soit entré. Pourquoi ? C’est du gaspillage.

Nous marchons vite. A la maison, nous déposons nos collectes sur la table, papa ramasse et trie. Je charge le poêle de bois sec, nous gardons nos manteaux en attendant que ça chauffe ; nous nous asseyons pour regarder papa qui compte. Maman est pâle et reste debout. Elle se frotte les yeux et finit par dire, d’une drôle de voix, chevrotante :

  • Je vais le rechercher.

Papa n’a pas le temps de l’empêcher, rivé à ses colonnes de pièces ; je me précipite à la suite de maman qui court vers l’église. Je réalise que Scroutch n’est plus là. Essoufflée, sifflant, rauque, elle s’est ruée sur le berceau de la crèche. Elle a jeté toute la paille par terre en gémissant, puis en criant.  J’ai fouillé le berceau moi aussi, j’y ai trouvé une enveloppe mais pas de Scroutch. Dans l’enveloppe, une image de la Vierge et des billets de cinquante. Beaucoup. Un fameux cadeau de Noël !

 

Paul Hanska

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