Sheikh Ali Al Walid

                                             ou quiconque est assez riche pour s’acheter une vierge (?) blanche.

Eulalie et l’amour (roman par nouvelles) – 8ème épisode (lire les autres épisodes)

Alors, donc…

Il reste 130 Euros de ton budget mensuel. Les faux marbres du salon de coiffure t’ont rapporté assez pour tenir trois mois, jusqu’à Noël, quand tu peux raisonnablement espérer un soutien des parents qui te permettra de tenir jusqu’à mars ou avril, en économisant. Nous sommes le 30 novembre, et en rognant un peu sur le budget nourriture, il te reste un petit surplus.

Eh oui. C’est comme ça que commencent les grandes fortunes !

… Enfin, dans ton cas peut-être pas: tu vas faire des folies et t’acheter … Une petite culotte, et un soutien-gorge assorti, oui, comme sur les affiches à l’arrêt du bus ! Il est vrai que les tiennes commencent à plucher sérieusement : un désastre pour la Première Nuit, disent tes oracles, les magazines.

Ce n’est pas que c’est la Première Nuit tous les soirs, pour toi, ça non ! C’était quand, la dernière fois, encore ? Mais JUSTEMENT ! Il faut que ça change. Pour ça, tu dois avoir confiance en toi et, pour ça… Il te faut de la dentelle. Un truc de ouf, qui moule ta jolie poitrine. C’est vrai que tu la trouves jolie, mais cet avis n’est partagé par personne, parce que personne ne la voit jamais, ta poitrine ! Mais ça va changer. En avant les balconnets, les wonderbra, les baleines de soutien-gorge et les falbalas. Tu vas devenir une vraie bombe et tu as 130 Euros pour te transformer en objet sexuel.

Aah… soupires tu d’aise, cela fait plaisir, de prendre des bonnes résolutions. Le monde de la consommation t’ouvre ses portes. Mais attention, hein, pas la grande surface quelconque, mais un véritable « espace de marques » où tu pourras acheter, dans un relatif anonymat, ton futur d’harmonie sexuelle et de bonheur partagé.

L’espace de marque, on s’y perd un peu. Mais tu n’oserais pas te l’avouer, car être intimidée dans un supermarché, c’est quand même TRÈS provincial…

Mais tu gères. Troisième étage : Dames à droite, Gentlemen à gauche. Comme dans les toilettes. Ce n’est pas compliqué. Tout va bien jusqu’au moment où tu arrives au rayon ‘lingerie’. Là, ça se complique. D’abord, quel choix ! L’objectif est pourtant clair et simple : tu voudrais ressembler à ces filles sur les affiches, qui regardent le mâle par en-dessous avec les lèvres entrouvertes. Mais comment traduire cela en marques, modèles et tailles ? Balconnet ? … Quel est ton balconnet ? Il faut trouver une vendeuse, ce n’est qu’un mauvais moment à passer. Mais justement, il n’y a personne ! Et puis, les vendeuses ne veulent plus s’habiller en vendeuses… Elles trouvent probablement que « ça fait vendeuse ». Alors, elles sont en civil, comme les curés. En voilà une :

  • Pardon madame, je voudrais acheter une petite culotte.
  • Une quoi ?
  • Une PETITE CULOTTE.
  • Ah je ne sais pas mademoiselle, je ne suis pas vendeuse. Adressez-vous à la caisse.

… Evidemment!

Te voilà à la caisse, derrière laquelle il y a un type pas clair avec lequel tu voudrais parler d’autre chose. Ou ne pas parler du tout, d’ailleurs. Vraiment pas net. Teint brouillé, cravate vaumi-de-pieuvre, costume luisant. Et puis, un mec au rayon lingerie…

Enfin. Allez. Courage.

  • Mngh mnlmnh rtb ngt petite culotte?
  • Pardon ?
  • vVrts mnbn soutien gorge et frwt petite culotte?
  • Quoi ? Ah, oui…

Il saisit le micro, et l’instant d’après le cosmos est rempli de la voix de Jupiter lui-même, qui tonne, roule, gronde et explose « LINGERIE SEXY POUR LA CAISSE SIX ». Ca se répercute par vague d’étage en étage, pénètre sans efforts les cloisons pare-feu, traverse les murs, se répand dans l’univers, parasite les ondes radio de la bande FM qu’écoute précisément toute ta famille réunie derrière la TSF. Dans un milliard de milliard d’années, on l’entendra aux confins de l’univers, loud & clear.

Oui. La caisse six. Tu te trouves précisément en dessous d’un très grand « 6 » éclairé en rouge, dont tu t’éloignes aussi discrètement et précipitamment que possible. Le salaud !! Il aurait tout aussi pu dire « EULALIE cherche un amant à tout prix » ou encore « une fille avec des longues jupes qui empeste la peinture à l’huile en solde à la caisse 6 ».

Ça fait mal, c’est entendu. Il te vient à l’esprit -pourquoi maintenant ?- cette vision de la Vierge Marie avec un poignard dans le coeur. Mais tu es une pragmatique, tu le sais, tes lecteurs le savent. Tu as besoin de cette vendeuse. Alors, tu ne t’éloignes pas trop. Tu rodes dans les rayons, l’air de rien, tu la prendras en embuscade.

… Et elle arrive. Cinquante-cinq ans, cheveux courts, courte, sévère, revêche. Efficace. Elle te toise de la tête aux pieds ; elle te mesure. Avec elle, on ira droit au but. Elle t’écoute, elle ne juge pas. C’est un ange, te dis-tu, un ange avec une voix de fumeuse.

Alors, tu lui dis tout.

Elle te prend par la main (c’est une image, bien sûr), elle te guide, elle sera ton destin. Pour toi, il apparaît qu’il y a deux solutions : le modèle Chanpitelle – de Paris -, et le modèle Dona Mobile – de Courtrai (eh oui) -.

Et il existe pour ces deux modèles un exemplaire d’essai.

Bien que le principe même d’essai dans ce genre de circonstances te semble plus que douteux, tu acceptes. C’est que 174 € pour un ensemble à faire « fondre la neige », quand même, il ne faut pas se tromper…

La maîtresse vendeuse t’accompagne vers une cabine, au fond du rayon, un peu en retrait : une sorte de cylindre argenté psychédélique.

  • Voici, mademoiselle, ici vous serez tranquille. Prenez votre temps.

Il est vrai qu’à l’intérieur, ce n’est pas mal. Une banquette semi-circulaire en velours cramoisi, et le long des parois circulaires tout en acier, un jeu de miroirs coulissants, que tu peux déplacer et orienter à ta guise. Au centre, une sorte de lustre en plastique noir. Très néo-baroque. Très classe. Très adapté aux sommes considérables que tu t’apprêtes à dépenser.

Tu vaincs un dernier pressentiment (tu as appris à les maitriser, avec le temps), tu fermes la porte à double tour, tu te déshabilles, et nue comme un ver, tu enfiles les dessous délicieux.

Ah, ça en valait la peine ! C’est un instant de bonheur rare. Toute seule dans ta cabine spatiale circulaire, tu te sens comme Barbarella ! Tu soupèses tes seins, tu comprends à présent le sens du terme « balconnet ». Tu fais coulisser les miroirs le long des murs, tu t’observes avec satisfaction de profil, de face, de derrière. Les fesses ? Elles sont joliment mises en valeur dans un écrin de dentelles, cela te fait des jambes interminables ! Un peu de cellulite, peut-être ? Épilation ? Encore un effort…

***

Quand les choses ont-elles commencé à mal tourner ? Tu auras de la peine à t’en souvenir. Un peu comme dans les films d’horreur à petit budget, le rêve glisse insensiblement dans le cauchemar.

En un instant, tout tes sens se sont éveillés. Un pressentiment ? Une légère vibration dans les cloisons ? C’est ça. Comme un soupir, un mouvement…

Pour en avoir le cœur net, tu déplaces un miroir, tu tentes d’ouvrir la porte.

Fermée. Verrouillée. De l’extérieur.

Un instant encore, et tu as compris : La Cabine d’Essayage Truquée. La traite des blanches. Le vendeur louche, la vendeuse aux airs de maitresse dominatrice. Les kits d’essayage.

La traite des blanches ! C’était donc vrai !

Le cœur te manque, tu te sens défaillir. Tu bégaie faiblement :

  • Pas ça, non, pas ça, pas moi.

Pauvre Eulalie ! Il fallait que ce fût sur toi que ça tombe ! Toi, l’éternelle malchanceuse ! Ah, ça fait sans doute des jours qu’ils t’observent, les salopards ! Le vendeur louche, la mère maquerelle déguisée en vendeuse… Leur plan était bien monté ! Comment ont-ils pu savoir que tu étais seule, que personne ne t’attendait à la maison ?

Il reste un espoir : enrayer le mécanisme, avertir le monde extérieur, malgré le velours cramoisi et les murs de miroirs obscènes. Fébrilement, à quatre pattes, tu cherches à coincer le mécanisme, qui va à présent immanquablement faire descendre la cabine vers les sous-sols, vers le fond des enfers où t’attend l’esclavage sexuel le plus abject ! Il doit y avoir une fente. Mais rien. Rien que du linoleum bon marché – et pas mal de poussière, quand même -. Pas de vibration. Il est peut-être encore temps ?

Alors de toute ton énergie, tu tambourines à la porte tu hurles

  • Au secours ! Au secours !

Et puis, après un peu de temps, des pas. On s’approche. On déverrouille la porte : un espoir ?

Instinctivement, tu as reculé contre la paroi de miroirs coulissants, au fond de la cabine. Tu sens le contact froid du miroir contre ton dos. Puis la porte s’ouvre… et tu vois.

***

Ce que tu découvres te glace le sang.

Il se fait en toi d’abord comme un grand vide, c’est comme si tu étais siphonnée de l’intérieur.

Et puis après, une extraordinaire, une puissante, une monumentale sérénité.

Tu voulais un amant ? Tu t’étais couverte de dentelles pour cela. Eh bien ! Tu en auras dix, cent, mille, qui sait ? Ou un seul, si l’on te vend à l’étranger, pour enrichir le harem d’un arabe adipeux. Qu’importe. Tu es belle. C’est ton destin, à présent.

Alors, tu rassemble toute la fierté de ton ancienne race et, le regard fier, tu vas au-devant de ton destin.

***

L’abomination, ce ne sera pas en Arabie Saoudite, mais ici même à Bruxelles, derrière la paroi de l’Espace de Marques. Tu te trouves dans un endroit exclusivement masculin, une sorte de salon anglais, tapissé de lambris en acajou. Au mur, des gravures représentent des scènes de chasse. Ca et là, des fauteuils en cuir. Quelques hommes traînent ça et là.

Un claque ! Un bordel !! Ici, à Bruxelles, en pleine zone commerciale ?! Tu as déjà compris que ta vie ne sera plus très longue : on ne te laissera pas partir d’ici vivante.

Tous les hommes présents se sont arrêtés, ils te regardent fixement. Ils sont absolument stupéfaits. Tu ne te savais pas si belle.

Toi, tu assumes. Avais-tu eu un réflexe de pudeur pour cacher ta nudité ? Cela n’a plus de sens, à présent. Lentement, tu redresse ta taille et tu te présentes telle que tu es, Eve. Le futur sera atroce, mais qu’il te soit donné une fois d’apparaître dans ta majesté.

Tu es à présent sortie de la cabine et tu t’avances au milieu d’une allée bordée d’une infinité de…

…chaussures ?

Bart a réagi en premier. Il se précipite vers toi, et te prend la main avec prévenance

  • Tu ne peux pas rester ici, Madame, dit-il dans un français que la gêne et l’émotion rendent approximatif.

Tu ne comprends pas. Que veut-il dire ?

  • Tu dois rentrer dans la cabine d’essayage, mademoiselle. Ici, c’est le rayon pour les hommes.

Il te repousse maladroitement, mais prestement dans la cabine d’essayage. Tu n’y comprends rien du tout. La porte se reverrouille et ça fait « clac ! ».

Cela s’éclaircira rapidement, cependant. La maîtresse vendeuse apparait de l’autre côté de la cabine, passant une tête à travers les miroirs coulissants,

  • Ca va, mademoiselle ? Vous avez crié ? Oh ! Comme ce modèle vous va bien !
  • .. vous êtes sûre que ça va ?

***

De l’autre côté, c’est la boutique de Crooks & Beggars, marque britannique qui habille le gentleman depuis 1772, paraît-il. Les concepteurs se sont efforcés de donner à leur espace un aspect intime, un confort tout britannique – et avec succès -, car le chiffre d’affaire est au rendez-vous.

Bart et Hughes sont inquiets :

  • C’est la deuxième fois que ça arrive, cette année ! Cette histoire de miroirs, ça les embrouille. Il faudrait changer ça.
  • J’ai toujours dit que ces cabines partagées étaient une idiotie.
  • Quand même, conclut Bart, légèrement rêveur… Quelle poulette !

***

Tu as acheté le modèle Donna Mobile, finalement. Mais à ce jour, tu n’as encore jamais osé le mettre !

Lambert Despiennes

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