Skipper

Ahoy ! Te voilà enfin Femme-pirate ! Culottes en cuir, chemise blanche bouffante, justaucorps à brandebourgs. Un perroquet sur l’épaule … Mais peut-être pas : ces volatiles sont adorables mais ils conchient partout, et laissent des traînées blanches puantes et ridicules sur les épaules des capitaines-pirates. Non. Pas de perroquet.

Une main posée sur la roue du gouvernail, tu fixes l’horizon d’un regard clair et franc, d’un regard expert. Les grains, tu les sens venir. C’est une sorte d’instinct, chez les gens de mer.

Plus bas, sur le pont, tes hommes s’activent. Ils ont confiance en toi, et tu as confiance en eux. Vous formez un équipage. Tu n’es pas là par hasard, non. Tu as bravé mille dangers, affronté des monstres marins, des équipages somaliens de cargos danois, sevrés de femmes (fussent-elles pirates) depuis plus d’un an ; toutefois avec tes sabres d’abordage, courts mais redoutablement tranchants, tu as toujours su te faire respecter, et tu as tranché plus d’une barbe.

Et à l’horizon ?

– L’aventure !

Eh non.

Enfin, si, un peu. Pas tout à fait, quand même.

Tu portes des jeans disgracieux, avec trop de coutures et de fausses poches, qui dénote de son caractère bon marché.  D’abominables chaussures en plastique avec des trous;  et un tee-shirt sur lequel on peut lire «  I   (pictogramme en forme de cœur) la marine ». Complètement stupide.

Mais tu vogues.

La barre, tu l’as déjà tenue, ha ! Et pas plus tard qu’à la sortie du port ! Ce n’est pas un problème. Il ne s’agit pas d’une roue en bois avec toutes ces petites poignées qui dépassent, mais d’une sorte de bête volant, en fait. A priori, pas un problème.

Tu ne l’as pas tenu longtemps, il faut dire, ton volant. Le barbu qui se laisse appeler « skipper » t’a dit « A tribord, la barre ! ». Tu as tourné le volant dans un sens, comme dans les autos-tamponneuses (c’est quoi, encore, babord ? Gauche?). Le bateau a fait une sorte d’embardée assez inattendue pour un objet flottant, et la grande voile, auparavant aimablement gonflée, s’est mis à flageoler bêtement. Cela a fait un bruit de défaite, du genre « flopflopflopflopflop ».

Depuis, on t’a confié d’autres responsabilités; d’abord la cuisine, puis rapidement d’autres missions encore ( il est vrai que ce n’est pas vraiment ton truc, ça, la cuisine). Maintenant, c’est l’entretien général des surfaces, la désalinisation des surfaces planes, si importante pour le maintien d’une vitesse constante du bateau : il paraît que le sel, c’est comme le gel sur les avions. En somme, tu te rends très utile, car un équipage, c’est comme les doigts de la main, on est tous solidaires.

Car tu n’es pas seule à bord.

Skipper, cela veut dire, tu crois, « capitaine » en anglais. Mais c’est plus moderne, un peu comme dans les entreprises : on se tutoie, mais tu fais ce qu’il dit, pas l’inverse. Un peu décevant sur le principe hiérarchique, quand même ; tu pensais plutôt à un pouvoir inflexible et tout puissant, un regard perçant et pourtant humain, et toi, entièrement soumise à une volonté impérieuse et irrésistible ; mais tu fantasmes trop. Pour l’uniforme, tu aurais imaginé des pantalons blancs et un blazer avec des petits boutons dorés, mais le skipper porte au fond un accoutrement assez semblable au tien. Cela doit être pour sortir des eaux territoriales discrètement. Une fois atteinte la haute mer, on va voir ce qu’on va voir !

Il y a les autres, aussi. Qu’y a-t-il encore, sur un voilier ? Une petite gouape goitreuse recrutée à Hambourg, qui joue du couteau ? Un colosse un peu benêt mais au cœur d’or ? Un jeune second ambitieux au visage lisse et trop bien habillé, avec jabot en dentelles et tricorne (un vicieux, celui-là).

Eh bien encore une fois, NON. Il y a les Vanderlinden : il est dentiste, elle est experte immobilière. Il y a les Dumont, fraîchement retraités, qui aiment s’habiller en blanc, tous les deux, et figureraient sans fausse note sur une réclame d’assurance vie. Ils ont payé pour être là. Toi aussi, d’ailleurs, enfin, d’une certaine manière : tu as gagné le premier lot d’ une tombola organisée par ton supermarché, et cela t’a bien étonné, parce que le prix t’a fait plaisir ; pessimiste comme tu es, tu te serais imaginée gagnant une casserole, ou un set de couteaux de cuisine. Pour une fois, le sort a été clément avec toi.

Côté cœur – car cela reste à ton agenda, ne l’oublions pas – c’est évidemment compliqué. Tant du côté Vanderlinden que Dumont, c’est mort, carbonisé. Et tu es sur un petit bateau, pas sur un fier paquebot lardé de pistes de danse, de cabines douillettes et de divorcés désœuvrés. Et puis, pour concrétiser, il y a la promiscuité, c’est délicat… Il faudra travailler dans la durée, prévoir un chapitre à terre, avec du wining & dining…

Alors, il reste SKIPPER, que tu as donc décidé de trouver beau et attirant. Et au fond, avec un petit effort d’imagination et en pensant très fort à Cap’tain Igloo…

Mais attention ! Le monde n’est plus comme avant, il ne suffit pas de dévoiler un mollet pour que les hommes succombent ! C’est un travail, un dur travail. Il faut qu’il se sente irrésistible. Il faut qu’il ne se rende compte de rien, surtout, car ces messieurs ont leur petit orgueil. Tu devras être vulnérable, mais point godiche. Et c’est là un problème récurrent pour toi, car il faut bien que tu l’avoues à tes lecteurs, tu es vulnérable ET godiche.

Donc : inventer. Prévoir. Te rendre indispensable. Créer les circonstances. Il faudra créer, sans en avoir l’air, un problème, et être là au moment opportun pour le résoudre, sauver l’équipage, sauver le bateau, et accueillir le capitaine reconnaissant contre ton sein.

L’épisode de la barre, que tu as évoqué avec pudeur un peu plus haut, aurait pu être utilisé, mais il est arrivé trop vite, son exploitation n’avait pas été préparée, tu as créé le problème mais tu ne t’es pas rendue indispensable à sa résolution. Lors de ton bref passage à la cuisine, même chose.

Mais cette nuit, tu passeras à l’attaque, avec préméditation, et succès. Skipper est parti se coucher, prétextant un vent modéré, après avoir mis en panne, et nommé Monsieur Dumont au quart. Il dort celui-là : c’est parfait.

Première mesure : la tenue de combat. Pas de jeans, et tant pis si tes cuisses ont quelques traces de cellulite précoce. Un boxer short fera l’affaire. Pas de top : poitrine nue sous un tee-shirt. Ça marche depuis Noé. Ou Adam, tu ne sais plus trop, enfin ce n’est pas le propos.

D’abord créer un sentiment d’insécurité en haute mer, du genre « Tiens ! La radio est morte ! » Nous sommes seuls au monde, toi, moi… (bon, avec les Dumont, les Vanderlinden – rien n’est parfait). On appelle ça « isoler le champ de bataille ». Pour cela, il suffit d’enlever un fusible à l’arrière de la radio, enfin une petite pièce, là, il y a ça sur tous les appareils électriques… ou plus simplement, d’appuyer sur tous les boutons et tourner toutes les molettes très vite, dans tous les sens. Ah. Voilà. La carte Météo disparaît des écrans, et voici que (prodige technique ? Miracle ?) TV Maria arrive à l’écran ; chapelet à l’église de Jemeppe sur Sambre: ça mettra dans l’ambiance.

Secundo, créer un événement imprévu, mais contrôlable : relever l’ancre, lâcher la voile, et hop… le bateau commence à bouger doucement. Monsieur Dumont ronfle, au mépris total de ses responsabilités.

Les minutes qui suivent sont délicieuses : l’eau clapote doucement sur la coque, tu apprécies la douceur de la nuit. On ne voit rien nulle part, hormis des lumières bénignes et rassurantes sur la côte, qui sont comme un champ d’étoiles constellant  un manteau de velours. Tu savoures la magie de l’instant, et tes progrès nautiques, aussi : la voile est bien, bien gonflée maintenant.

Tertio, réveiller Skipper, l’amener sur le pont et là, lui faire la preuve de toute ton adresse, et l’impressionner durablement. Ton tee-shirt fera le reste. C’est un plan à la fois simple, très audacieux, et risqué, mais tu es comme ça, tes lecteurs le savent à présent.

Mais comme ils ont lu les chapitres précédents de tes aventures, ils se méfient. Ça va mal tourner…

C’est d’abord une espèce de crissement, sous la coque. Un poisson ? Un rocher ? Le bateau ralentit brutalement. Ton coeur s’arrête de battre.

En un instant, ta folie t’apparaît en toute lumière. Vanité de tes projets ! Stupidité dans l’exécution ! Imprudence ! Que faire ? Vite ! D’abord réveiller Dumont. Mais déjà, un raclement plus prononcé. Tu es le capitaine Smith alors que le Titanic vient de heurter l’iceberg.

Le bâteau n’avance plus du tout, maintenant. Il gîte dangereusement. La voile pendouille à présent lamentablement, pendouille comme tes espoirs de vaine gloire. Skipper apparaît à travers l’écoutille, surpris dans son premier sommeil. Vanderlinden et Dumont sont aussi debout qu’il est possible sur le pont penché. En arrière fond, TV Maria diffuse imperturbablement le chapelet (on en est aux mystères joyeux).

Skipper regarde. Il te regarde. Il comprend. Regard perçant et volonté impérieuse et irrésistible : il s’avance vers toi. Et d’une gifle magistrale, il t’envoie par-dessus bord.

Tu cries, mais pas longtemps. Tu es à la flotte, et pourtant tu ne vas pas te noyer : elle n’est pas profonde. Vous êtes échoués sur la plage de Nieuport.

 

Lambert Despiennes

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