TÂP- ou PÂT- isserie

Tu es seul, tu es triste, tu es las : c’est ton anniversaire mais ta petite amie t’a oublié.

Tu ne peux te résoudre à te mettre seul au lit… pas envie, plus d’envie… si ce n’est, c’est vrai, comme une petite faim : à la cuisine, tu jettes dans un bol quelques cuillerées de farine de sarrasin avec les mouilles d’une goulée de trappiste qui mousse légère, touilles la pappe avec les blanc et jaune d’un œuf, chauffes une poêle bien large nappée d’un filet d’huile de tournesol, y verses ta mixture qui s’étale, pâlit puis se dore en se boursouflant légèrement. Vivement, en artiste, tu lances la bretonne encore molle en l’air – pirouette -, la rattrapes et bronzes son autre face – pirouette encore et encore (elle aussi, ailleurs, jambes en l’air ?) – puis glisses ce qui est loin d’être un délice d’Orient dans ton assiette.

Il te reste un fond de confitures de vieux garçon – c’est elle qui, pour toi, l’avait cuite – ; tu la tartines au milieu de la finaude, chipotes les fraises, écrases les cerises, t’amuses un moment à les faire rouler pour sculpter comme un bas-relief abstrait, t’étonnes de voir transparaître son visage, non son corps, ses nibars, son bribril, sa mijaule… le tout s’offrant, provocant, comme elle hier, avec ses grains de beauté, au beau milieu du grand drap de lin. Marre, tu en as marre : tu la chiffonnes, la tourneboules, l’emballes et, sans couteau ni fourchette ni manières, te la fourres toute entière en gueule, la gueuse !

Ogre cannibale qui ricane…

Mais voilà que tu t’étouffes… car la roulure te reste en travers de la gorge… mais tu ne veux pas la vomir… te calmes donc… fermes les yeux… respires lentement… reprends doucement le contrôle… la mâches et l’avales petit bout par petit bout… en te forçant à penser à autre chose… à n’importe quoi d’autre… au comique de crever ainsi… au pari de Pascal… au nez de Cléopâtre qui, s’il avait été plus long… à la face de la terre et à la tête d’Antoine aussi rouge que la tienne… à son tapis pourpre d’Orient… et à celle qui, pour être auréolée impératrice, en jaillit à peine voilée… pour danser en ton milieu… et voilà que tu rêves… que tu t’endors.

On sonne à la porte. Marre, tu en as marre ! Qui encore pour t’importuner… et à une heure pareille ! Lourdement tu te redresses, réprimes un hoquet, te diriges en maugréant vers le vidéophone, t’essuies les lèvres du revers de la main et aperçois dans le hall de l’immeuble deux malabars, des Nubiens apparemment, portant en équilibre sur leurs crânes rasés un long cylindre qu’ils doivent, expliquent-ils, déposer dans ton salon… puis disparaitre !

Marre de marre, c’est encore toi, tout seul, qui devras, pour toi tout seul, dérouler cette carpette d’Orient sur laquelle t’écrouler !

 

Paul Gonze

Petite clé de lecture pour celles et ceux qui n’ont pas eu la chance de recevoir une éducation gréco-latine: Cléopâtre, reine d’Egypte, pour séduire le général romain Antoine, lui offrit un tapis d’Orient qu’elle fit porter jusque dans sa tente, s’étant cachée, à moitié-nue, en son mitan pour, le cadeau déballé, faire  vaciller l’empire …

© Ce texte, comme l’entièreté de site, est protégé par le droit d’auteurs.
Tous droits réservés par la loi
filigrane filigrane