Tarif de nuit

Elle habite au deuxième, moi le duplex des troisième et quatrième. Pour tenter de la croiser, je descends et je monte par l’escalier, négligeant l’ascenseur. Je lui ai dit un jour que c’était pour garder la ligne. Suédoise, vraie blonde et pleine d’esprit, Mathilda ma voisine du dessous m’obsède.

Elle s’habille comme une grande fille sage mais ses yeux brûlent de consommer la vie à pleines dents. Elle vous fixe droit sans baisser le regard.  Je lui ai demandé si elle avait un amoureux, j’ai reçu une réponse floue comme quoi ils vivaient chacun de leur côté. Jamais vu d’homme avec elle. Nous avons la même mutuelle, celle que je lui ai conseillée à son arrivée. J’ai ouvert par erreur (Freud dirait : « Ah vraiment ? ») un courrier qui lui était destiné : j’ai ainsi appris son deuxième prénom, Anna, et son âge, 36 ans. Elle porte les cheveux longs, comme une adolescente. Signe de jeunesse, mais aussi de liberté. Le soir, j’éteins tout pour entendre la musique qu’elle écoute. Souvent Bach, culture protestante oblige sans doute, mais aussi La Flûte et Don Giovanni. En descendant l’escalier, je fredonne mine de rien « Mache dich mein Hertze rein » ou l’air du catalogue, mais elle n’ouvre pas sa porte pour applaudir ma prestation.

Cette nuit, j’ai cru devenir fou. J’ai entendu distinctement les battements amoureux de son lit, pendant au moins vingt minutes. Puis plus rien. Silence. Pas de cris, pas de soupirs, pas de murmures. J’ai épié tantôt la cage d’escalier, tantôt la rue pour voir la mine du salaud qui a ses faveurs, en vain.. Et une semaine plus tard, rebelote, ils remettent ça. Un rythme régulier, ça cogne, dans les 70 coups à la minute, pendant un bon quart d’heure. Le salaud s’éclipse sans se faire voir, véritable Arsène Lupin de lupanar, bien que j’aie veillé tout le restant de la nuit ; somnolent, à l’aube j’ai bondi quand j’ai entendu le claquement familier de sa serrure. Elle était fraîche comme une rose, moi tout l’inverse après ma nuit de guet.

  • Bonjour Paul, je vais bientôt vous quitter.
  • Ah, oui, bien sûr…

Je le savais, elle s’en va habiter chez ce forniqueur-batteur invisible. S’il en fallait encore la confirmation, tous mes espoirs étaient anéantis.

  • Vous allez vous marier ?

J’avais le ton d’un contrôleur de la TVA.

  • Pas du tout, ma mission est terminée, je retourne en Suède

J’aurais préféré qu’elle reste, même mariée.

  • J’irai vous voir, si vous le voulez bien

Elle a ri et s’est presque enfuie pour me laisser avec mes boniments ineptes.

Un mois plus tard, elle avait quitté les lieux. L’agence ne semblait pas trouver de repreneur pour son petit appartement. Elle m’avait laissé une carte postale stupide, enfantine, avec une sorte de poussin, une coquille sur la tête, qui disait que dans la vie il ne fallait pas s’en faire.

J’ai écouté Saint Mathieu jusqu’à minuit, puis Don Giovanni en hommage à son souvenir quand, à deux heures du matin, après l’air du commandeur, j’ai entendu son lit sous les coups du butor. Aurait-elle conservé une clé et un lit pour revenir goûter les faveurs de son amant une dernière fois ? Toujours les 70 pulsations à la minute, le gaillard est entraîné. Mais ne serait-ce pas lui qui aurait gardé une clé pour amener une rivale sur les lieux de ses anciens forfaits ?

J’empoigne le tisonnier, un engin de deux kilos auquel j’ai toujours pensé avoir recours en cas d’agression, je descends de mon pigeonnier par l’escalier, en robe de chambre, le bras levé. L’obsédé poursuit sa besogne, imperturbable et mécanique,  il ne m’a pas entendu. La porte résiste,  ne s’ouvre pas. Je remonte d’un étage, j’entre chez moi et je suis accueilli par les battements cadencés de mon lave-linge, départ différé, voluptueux en fin de cycle d’essorage. Une ASKO, made in Sweden. Vous verrez, vous ne serez pas déçu, m’avait dit le vendeur. Elle ne vous laissera jamais tomber.

Paul Hanska

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