Traître luette …

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Il ronfle.

Micro

Elle râle.

Pourra-t-on un jour expliquer pourquoi la plupart des hommes se transforment en locomotives à vapeur passé 23 heures 30 ?

Physiologiquement, une question de luette qui vibre, paraît-il… Déjà, quel nom stupide pour un organe, même si, d’accord, estomac ou fémur, ce n’est pas mieux. Mais luette, tout de même… À une lettre près cela fait muette… Fallait oser…

Psychologiquement, le ronflement, cela correspond à quoi ? Un truc pour tuer le sommeil de l’autre, le (ou plutôt la) mettre de mauvaise humeur, parce qu’à chaque fois qu’il s’assoupit… pouf… non, plus exactement Rrrrrrrrr… Finis, oubliés les bras de Morphée !

Pas grave. Restons positifs. On essaye à nouveau de s’endormir. On recommence gentiment à flotter, on glisse lentement dans l’abîme des songes et… pouf… un Rrrrrrrrr sonore et tonitruant, un de plus, là, sur l’oreiller, juste à côté. Ok, ok, on se dit qu’on l’aime, qu’il n’y peut rien, donc qu’on ne lui en veut pas. En se disant cela, on sent le sommeil revenir, la pensée se dissiper peu à peu et puis… Rrrrrrr… Là, c’en est trop. Il n’y peut rien, c’est possible, mais on le déteste quand même. On veut bien être bonne, mais il y a des limites. Surtout quand on a profondément envie de dormir et que l’on n’a pas de solution de repli ! Comme à l’hôtel par exemple…

Alors on essaye la diversion, en proférant des bruits divers :

  • .. (discret claquement de langue contre le palais)
  • Ssssss (sifflement)
  • Hum hum (toussotement vigoureux)
  • Chéri ! (fort)
  • Chéri !! (deux fois plus fort)
  • Chéri !!! (trois fois plus fort)
  • Mummm ? (il entrouvre un œil vaguement, très vaguement)
  • Chéri, tu ronfles !
  • Ah bon ? (l’air étonné, en plus !)
  • Écoute, moi je n’en peux plus. Je dois dormir pour être en forme demain.
  • Mwiiiii, poussin (pâteux, très pâteux).
  • Tu n’irais pas dormir ailleurs ?
  • Mwiiiii, poussin (toujours aussi pâteux).
  • Ah, tu es gentil. Je t’installe la couette dans la salle de bain. Tu verras, tu seras très bien.
  • Mwiiii, poussin (idem).

Elle se lève, allume la lampe, prend la couette sur le lit et se dirige vers la salle de bains. Elle plie la couette en deux, la pose délicatement à terre, revient chercher un oreiller, qu’elle place en haut de l’édredon, juste à côté du WC.

  • Chéri ?
  • Mwiiii…
  • C’est prêt.
  • Quoi ?
  • La salle de bain.
  • Un bain ? À cette heure-ci ?
  • Non, pas un bain. La couette. Dans la salle de bain.
  • Pour quoi faire ?
  • Pour toi, figure-toi.
  • Pourquoi pour moi ?
  • Parce que tu vas aller dormir dans la salle de bain.
  • Quoi ! (soudain très éveillé). Dormir dans la salle de bain ! Alors qu’on s’est tapé huit heures de route, dont trois heures d’embouteillages pour arriver enfin dans un bon lit il y a moins d’une heure ! Ah non, je veux bien tout ce qu’on veut, mais dormir dans la salle de bain, ça non.

Il se rendort illico. Il ronfle à nouveau trois secondes plus tard.

Elle s’assied, ou plutôt se laisse tomber au bord du lit, dépitée.

Et dire que le pire reste à venir ! C’est pour demain matin, quand le réveil aura sonné, alors que cela fera à peine trois heures qu’elle dormira, parce qu’avant… pas moyen. Lui, il se réveillera frais comme un gardon : il aura dormi comme un bébé pendant huit heures. Il la regardera, plein de cette tendresse béate que procure le repos. Il tentera de l’embrasser alors qu’elle dormira à poings fermés et qu’elle n’aura pas entendu le réveil. Elle gémira quand il l’enlacera doucement, elle ouvrira les yeux, des yeux immédiatement noirs, qui le fusilleront, l’abattront, l’hébéteront.

Il lui faudra deux secondes pour comprendre, il a l’habitude, et puis il sortira la parade ultime : « Hé bien, poussin, qu’est-ce que tu as ronflé cette nuit ! ».

Et quoi, pourquoi les femmes ne ronfleraient-elles pas ? Elles ont une luette aussi, moins sensible, visiblement, mais sensible quand même.

Mais non, les femmes ne ronflent pas ! Ou si elles le font, c’est à l’évidence plus discrètement.

Et pourquoi donc ? Pourquoi réserver ce qui dérange l’autre aux hommes ?

Parce que statistiquement, c’est incontestable.

Ah bon ? Quelles statistiques ? Établies par qui ? Des scientifiques ? Ou par des femmes revanchardes qui, évidemment, ne s’entendent pas ronfler quand elles dorment…

Bon, d’accord, les femmes ronflent. Parfois. Certaines. Mais ce n’est pas une raison pour que les hommes tentent de se dédouaner en prétendant, sur un ton neutre et sans reproche (et c’est évidemment ça qui gêne !) que leur femme a ronflé précisément pendant cette seule partie de la nuit où elle est parvenue, malgré le vacarme, à s’endormir quand même, moulue, rompue, terrassée, agacée… et bien plus encore.

Quelle lâcheté, Messieurs ! Même si c’est vrai que votre femme ronfle, quelle lâcheté ! Ronflez, ronflez tout votre saoul… mais ne dites jamais à votre femme qu’elle ronfle. Elle ne ronfle pas : elle tente vaguement, petitement, modestement de vous imiter. Ce n’est pas pareil.

Bref, « poussin » contemple l’étendue de son désespoir… c’est-à-dire son mari. Elle saisit une boîte de boules Quies. Elle en prend deux, les malaxe rageusement, les enfourne dans ses oreilles, fait une grimace et les retire, plus dépitée encore. Malheureusement, elle n’a jamais supporté ces trucs-là. Elle parvient moins encore à s’endormir quand elle entend le bruit que fait l’intérieur de son corps en plus des ronflements de son mari, qui, quoi qu’il en soit, parviennent encore à passer au travers des boules de cire.

Elle se dirige à pas lents vers la salle de bain, résignée, tristement résignée.

À ce moment, son téléphone portable vibre sur la table de nuit. Elle se précipite pour l’empoigner et l’enfouir sous sa robe de nuit, pour étouffer le bruit. Comme si son époux allait se réveiller pour si peu, alors que ses ronflements feraient trembler une église ! Pourquoi a-t-elle soudain peur qu’un bruit aussi insignifiant l’éveille ? Si ce n’est parce qu’elle se sent coupable…

Quand le silence revient, enfin, quand le téléphone a arrêté de vibrer, car pour le reste, son mari fait toujours un bruit de fanfare en ribote…, elle se précipite dans la salle de bain, se prend les pieds dans la couette posée sur le sol, ferme la porte et, enfin, regarde son portable.

À la lecture du message, son visage s’illumine, puis l’instant d’après, se fige.

Et si, lui aussi, il ronflait ?

 

Jehanne Sosson

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