Trois mariages et un entêtement

Clock

Hippolyte WOUTERS et Jehanne SOSSON

La pièce présente trois demandes en mariages à trois périodes bien différentes : 1780, 1980, 2080. Celle dont on se souvient, celle qu’on vit, celle qu’on imagine.
Les personnages des trois actes sont les mêmes: le père, la fille et le prétendant. Mais le style diffère : à l’alexandrin de jadis succède la prose d’aujourd’hui et à cette dernière le jargon de demain que, pour la facilité du spectateur, nous avons retraduit en prose d’aujourd’hui…

Pour Courteslignes, voici l’Acte III…

Plus d’informations sur la pièce : cfr http://www.wouters-theatre.com/Pieces/P-Mariages.html

ACTE III

2080

 Une jeune fille vêtue de tissu métallisé et bardée de boutons lumineux entre chez un monsieur plus âgé habillé identiquement.

La fille

L.O. !

Le père

 A.V. !

 La fille

Grande nouvelle.

Le père

Ah oui ?

La fille

J’ai reçu ma carte !

Le père

 Il était temps, tu ne tenais plus en place

La fille

 C’est vrai ! Même que mes gélules de choucroute me sont restées sur l’estomac !

 Le père

(Il pousse sur un bouton du costume de sa fille qui s’allume en vert)

On voit que ça va mieux !

 La fille

 Eh oui, ça va mieux. Je vais enfin connaître l’alter ego que le ministère des Affaires familiales et génétiques me destine. On a rendez-vous ici, dans un petit quart d’heure.

Le père

 Quand je pense que j’ai encore choisi mon partenaire moi-même ! Mais dis-moi, ma puce, qu’est-ce qu’elle te dit la carte ?

 La fille

Je peux déjà te dire que c’est du XY !

Le père

 Bravo, c’est là qu’on trouve les meilleurs. Homme, femme ?

 La fille

Je ne sais pas. L’essentiel est qu’on soit fait l’un pour l’autre.

 Le père

 C’est vrai. Quand on avait le droit de choisir, on payait parfois ce petit frisson d’indépendance par des années de galère.

 La fille

 Qu’est-ce que ça devait être chiant, comme le disaient joliment nos grand-mères !

 Le père

 C’est fou ce que les choses changent. Tu sais que ton arrière grand-père s’était marié soi-disant pour la vie avec une femme qu’il avait dû trouver tout seul ! Ils se sont voulus pendant deux ans, ils s’en sont voulu pendant cinq ans, ils ne se sont plus voulus ensuite et ça lui a coûté sept ans de procès. Il avait l’habitude de dire : on se marie par manque de jugement, on divorce par manque de patience et on se remarie par manque de mémoire !

 La fille

 Je parie que l’on ne l’y a plus repris !

 Le père

Eh non ! Ton grand-père, qui passait pour un idéaliste parce qu’il était maladroit dans les choses pratiques, a bénéficié, lui, de la loi remplaçant le mariage par un contrat de bail 3-6-9 qu’on appelait d’ailleurs le 3-6-9 bye-bye …

 La fille

 Les homos avaient pourtant encore le droit de se marier …

 Le père

Oui, mais ils ont réclamé à cor et à cri la suppression du mariage homosexuel ! La Cour universelle des Droits de l’Homme leur a donné gain de cause sur base de la non-discrimination. Le 3-6-9, ça n’a pas duré, surtout à cause des enfants. Il y en avait de tous les lits et les ordinateurs les plus performants se cassaient les dents sur les problèmes de garde des enfants de Monsieur, de Madame, de Madame et Monsieur, de Madame et de Madame, de Monsieur et de Monsieur … Sans compter les drames que l’éphémère ne résolvait pas.

La fille

 Il était grand temps que la science vole au secours de la loi !

Le père

C’est un fait. Naguère, on s’imaginait que les gens gagnaient à être connus. Ils y gagnaient surtout en mystère ! Il a fallu attendre les travaux de Bronstein et d’Okinawa pour démontrer la prédominance du chimique dans nos affinités, mais, comme toujours, pour avoir une nouvelle loi, il a fallu attendre !

La fille

 Tu sais papa, c’est très excitant de savoir qu’un être qu’on ne connaît pas, qu’on n’a jamais ni vu, ni lu, ni entendu, a tout ce qu’il faut en lui pour vous plaire à jamais ! Le frisson de l’inconnu avec le confort des certitudes ! …

 Le père

 Ah oui ! sans être ringard, on peut dire que c’est le progrès !

 La fille

 Tu t’imagines, harmonie garantie, prédilection stabilisée, orgasme assuré …

 Le père

 Pour l’orgasme assuré, ma chérie, n’oublie pas que l’orgasmatic est un accessoire en option encore très cher. Et tout ça à cause des socialistes !

 La fille

 Ah oui ?

 Le père

 C’est eux qui ont fait obstacle au remboursement de l’orgasmatic par la mutuelle !

 La fille

Et pourquoi donc ?

 Le père

 Parce qu’il fallait des moyens pour financer la loi sur les 15 heures par semaine ! On ne pouvait pas faire les deux …

La fille

Oh tu sais, avec ce que je gagne à l’Office des pensions des robots domestiques à la retraite, je pourrais même m’en payer plusieurs !

Le père

 Bien sûr ! Mais dis-moi, as-tu déjà fait part de la nouvelle à tes mères ?

 La fille

Je l’ai bipé à la porteuse. Pour la donneuse, j’attends que tout soit fait pour éviter les pépins. Et pour la légale, tu sais qu’on ne se parle plus. Je te laisse cinq minutes, le temps d’une vidange-recharge.
Le père reste seul. Une espèce de sonnerie retentit. La porte s’ouvre. Entre un jeune homme vêtu de la même manière. Il a l’air un peu timide et a une carte à la main.

 Le jeune homme

Excusez-moi, Monsieur. Suis-je bien où devait m’attendre EBT43Q ?

 Le père

 Je crois effectivement que vous êtes à la bonne adresse.

 Le jeune homme (un peu effaré)

 C’est vous ?

 Le père

 Non, ce n’est pas moi …(En aparté) Hélas.

 Le jeune homme (qui respire de soulagement)

 Je venais pour faire ma demande en alliage.

 Le père

 Il doit s’agir de ma fille, enfin celle dont mon oncle avant sa transsexualité a été la mère porteuse avant de s’allier à mon deuxième compagnon qui était le partenaire du clone de ma belle-sœur.

 Le jeune homme

 Ah oui, je vois très bien !

 La fille entre.

Le père

 La voilà !

Les jeunes gens se regardent avec un mélange de curiosité et d’intensité.

Le jeune homme

 EBT43Q ?

 La fille

 Oui ! RIV22P ?

 Le jeune homme

 Oui, c’est moi ! L.O.

La fille

 L.O. vous-même !

 Le jeune homme (la regardant)

 Mais c’est merveilleux !

 La fille

 Je n’en crois pas mes yeux !

 Le jeune homme

 Quel est votre nom ?

 La fille

 Pélagie !

 Le jeune homme

 Quel nom ravissant !

 La fille

 Un peu trop répandu à mon goût ! Et vous ?

 Le jeune homme

 Claude.

 La fille

 Au moins un nom comme ça ne court pas les rues …

 Le jeune homme

 En fait, je l’avais reçu au laboratoire, suite à des problèmes de manipulations génétiques pour déterminer mon sexe, ils sont allés le chercher dans un vieux calendrier.

La fille

 Ils ont été parfaits !

Le jeune homme

 Et pour le reste, je crois que nous nous connaissons déjà un peu (il regarde sa carte). J’espérais secrètement une femme, mais je ne vous imaginais pas aussi jolie. C’est comme un cachet de cerise sur une gélule de gâteau !

La fille

 Je vois qu’on sait parler aux femmes ! Séduisant comme vous êtes, vous pouviez vous y attendre !

 Le jeune homme

 Ah ! la carte, ça ne ment pas !

La fille

 Et puis, je suis heureuse que vous veniez du canton de France !

 Le jeune homme

 En fait, je viens d’un canton qui s’appelait la Belgique.

La fille

 Ca ne me dit rien.

 Le jeune homme

 Ce n’est pas très très loin, douze minutes de navette.

 La fille

 Ce n’est pas vraiment la porte à côté.

Le jeune homme

C’est un coin attachant que j’adore et qui a une histoire riche et intéressante. J’adore l’Histoire ! Comme vous, d’ailleurs …

 La fille

 Moi, pour tout dire, j’aime mieux les histoires. On m’a toujours dit que les historiens étaient des gens qui s’occupaient de choses qui n’étaient pas de leur âge …

 Le jeune homme

Mais au moins, je vois que vous êtes drôle ! Et je le sais, passionnément éprise de voyages et d’aventure !

 La fille

 Bof ! Si c’est confort et pas trop loin. Vous savez que je n’ai jamais voulu mettre les pieds sur Mars ?

 Le jeune homme

 Ah non ?

 La fille

 J’adore par contre de petits week-ends sur la lune, pour cocooner et faire du shopping.

 Le jeune homme

 On y manque un peu d’attraction !

 La fille

 Il me semble qu’on est aussi assez rigolo !

 Le jeune homme

 Que voulez-vous, c’est normal (il regarde sa carte). Et alors la grande sportive, quelles sont vos disciplines ? Sidersurf, bodyplanning ?

 La fille

 Alors là, vraiment aucun !

Le jeune homme

 (il regarde intensément sa fiche) Aucun ? (Il grommelle) Bizarre. Ah ! Mais je vois, la musique ancienne !

 La fille

Pour moi, le bas-rock est inaudible et le haut-rock tout juste bon pour quelques croulants.

 Le jeune homme (il regarde à nouveau sa carte)

 De plus en plus curieux !

 La fille

Vous avez l’air un peu déçu !

 Le jeune homme

 Non, euh non, mais à vrai dire un peu intrigué. Il y a quelque chose qui cloche avec la carte.

  La fille

Avec la mienne aussi, pour ne rien vous cacher.

 Le jeune homme

 Et pourtant vous me plaisez !

 La fille

 Et vous, vous êtes terrible !

 Le jeune homme

 J’espère que le ministère n’a pas fait une erreur d’encodage !

 La fille

 Ne me dites pas ça.

Le jeune homme

 Je veux quand même en avoir le cœur net !

 La fille

 Comment ça ?

Le jeune homme

J’appelle le ministère (il téléphone). Allo oui, Allo ! Passez-moi l’ordinateur, je ne veux pas d’un sous-fifre ! Ah ! vous êtes l’ordinateur. Excusez-moi infiniment. Je suis sincèrement désolé ! Puis-je vous demander d’avoir l’extrême obligeance de me passer le sous-ordinateur préposé aux affaires familiales et génétiques ?

Il attend quelques instants.

Allo, ici RIV22P. Oui. Vous m’avez établi une carte d’alliage avec EBT43Q. La connexion est-elle correcte ? Vérifiez quand même.

 Il attend et pendant ce temps-là, ils se regardent amoureusement.

Que dites-vous ? Quoi ? Ce n’est pas vrai ! Vous me disiez pourtant qu’il n’y avait pas d’erreur possible !

 S’adressant à la fille :

Il semble qu’il y ait erreur !

 La fille (affolée)

 Dites-lui que ce n’est pas possible !

 Le jeune homme (au téléphone)

 Ce n’est pas possible ! Et alors, que fait-on dans ces cas-là ?

À la fille :

Il dit que je dois rentrer la carte.

 Au téléphone

Et pour l’autorisation d’alliage ?

 A la fille :

 Il dit que je ne l’aurai pas avec EBT43Q, que ce n’est pas de leur faute, mais celle de l’ordinateur du laboratoire qui a confondu les doses de nandroline et de ferromone.

 Au téléphone :

Bravo ! Dites-leur qu’ils auront de mes nouvelles ! (il raccroche)

 La fille

 C’est une vraie catastrophe !

 Le jeune homme

 Le mot n’est pas trop fort !

 La fille

 Qu’est-ce qu’on va faire ?

 Le jeune homme

 Je n’en sais diantrement rien !

 La fille

 On ne va pas se quitter comme ça !

 Le jeune homme

 Sûrement pas !

 La fille

 Je sais moi qu’on est fait l’un pour l’autre. Je ferai tout ce qu’il faut, injections de nandroline, patch de ferromone, j’apprendrai l’histoire, je ferai du sport, j’écouterai Haendel et Tiger Jones.

 Le jeune homme

 Et moi, je veux bien renoncer à tout ça ! Mais je crains qu’administrativement on ne soit pas plus avancé !

 La fille

 Mais faites donc quelque chose si vous êtes un vrai XY !

 Le jeune homme

 Je vais biper mon avocat.

 Il l’appelle.

Bonjour, Maître. Ici Claude Coppenolle. Mon numéro chez vous est le 4152. Voilà mon problème …

 A la fille :

Un instant, il branche pour facturation.

A  l’avocat :

Voilà, Maître, j’ai reçu une carte d’alliage du ministère et il semble y avoir eu une erreur au niveau du laboratoire, ce qui invalide ma carte. Je ne vais pas recevoir d’autorisation d’alliage avec une jeune fille que je croyais la bonne, qui n’est pas la bonne mais qui me plaît énormément. Existe-t-il un recours ? Aucun ? La loi est formelle ? Pas l’ombre d’une possibilité ? Mais faites donc quelque chose, Maître, à quoi sert-il d’avoir la réputation d’être le meilleur si vous ne pouvez même pas trouver une solution ? Bon, bon, bon.

 Il raccroche.

 A la fille :

Il dit qu’il va me rappeler.

 La fille (éplorée)

 Moi, je suis sûre que nous avons des réserves de ferrodoline inépuisables qui vont nous faire aimer pour toujours !

 Le jeune homme

 Mieux même, qui vont nous stimuler, nous sublimer, nous emporter !

 Il s’emporte en effet et l’embrasse fougueusement.

 La fille

 Ooooh ! Ouiii !

 Le jeune homme

 Reprenons nos esprits, l’heure est grave !

 La fille

 Et le moment intense !

 Le jeune homme

 Impossible d’entrer dans l’illégalité.

 La fille

 Impossible d’en sortir !

 Le téléphone sonne.

 Le jeune homme

Allo, oui, Maître, oui, c’est moi. Qu’est-ce que vous dites ? Qu’il y a un État sur la lune où la loi n’est pas entrée en vigueur ? Ca veut dire quoi ? Ah, donc il faut, pour pouvoir s’y allier sans carte, y être domicilié, y résider au moins pendant six mois et y exercer une activité professionnelle lucrative. Pas de regroupement familial possible, pas d’indemnité de chômage prévue, pas d’allocations maladie-invalidité, bon, bon … je vois, c’est pas la joie pour les immigrés. On s’en passera. C’est donc bien la seule solution ? Bien, merci Maître, n’oubliez pas votre état.

 A la fille :

Voilà, tu as entendu, l’Etat de Fracastor sur la lune autorise l’alliage sans carte, mais en gros il faut y habiter, et donc s’expatrier …

 La fille

 Moi, j’y vole tout de suite !

 Le jeune homme

 N’oublie pas qu’il faut y vivre, y gagner sa vie, trouver un logement. Je devrais quitter ma situation aux pompte funèbres « Cryophilis ».

La fille

Ta société n’a pas une filiale lunaire ?

 Le jeune homme

Non, ils y ont fermé boutique pour s’implanter sur Mars.

 La fille

 Moi, j’ai un ami sur la lune, il s’appelle Pierrot, il est très dynamique, il a une gelularia sur les bords du lac de la Sérénité et une cachetaria en construction dans le lotissement du cirque Apolonius. Il connaît forcément beaucoup de monde ! On peut toujours lui demander.

 Le jeune homme

 Mais enfin, c’est quand même une décision grave !

 La fille

Je veux bien, mais il ne faut pas en faire un monde ! C’est à peine à 1 heure 25 d’ici, et fiscalement, il paraît que c’est très très intéressant : pas d’impôts sur la fortune, pas de taxes sur les plus-values. A force de promettre la lune, les politiciens ont dû finir par la concéder.

 Le jeune homme

 Demande toujours.

 La fille (elle sonne)

 Allo Pierrot ? Ici Pélagie Duraton. Tu vas bien ? Et les enfants ? Ah chouette ! Eh bien voilà. Tu sais que j’adore être dans ton coin. Certaines circonstances font que je vais peut-être y vivre. Mais il me faudrait un job, oui, de préférence deux (elle rit). Je vois que tu as tout compris ! Une affaire à reprendre ? Quel genre ? Ah bon ! Ah lala ! chère ? C’est raisonnable. Et c’est rentable ? Oui ? Ah bon. Et l’immobilier ? C’est pas pour rien. Merci Pierrot. Je te rappelle très vite. Prends-moi une option.

 Au jeune homme :

Voilà, tu as entendu. Tu ne devineras jamais le genre d’affaire qu’on nous propose ! Une agence matrimoniale ! Mais avec, en plus organisation de cérémonies, voyages de noce, terres de miel. Ils ont un contrat juteux avec un club dans la grande palmeraie norvégienne. Il paraît que ça marche fort. Beaucoup de Martiens et de Japonais. On pourrait racheter à crédit et pour le reste, je demanderai à mon père une avance sur l’héritage qu’il a perçu du 2e clone du partenaire de ma mère donneuse. Si tu aimes vraiment l’aventure, mon XY, c’est le moment de le prouver !

 Le jeune homme

 Eh bien, soit, allons-y, vivons que diable !

La fille

 Ce ne sont quand même pas quelques foutues puces et quelques milligrammes de je ne sais quelle poudre de perlimpinpin qui vont nous empêcher de nous aimer pendant les 150 ans qui nous restent à vivre !

 Le jeune homme

 Et notre bonheur sera d’autant plus fort qu’il n’est même pas garanti !

La fille

 Au moins comme ça, il risque d’être assuré !

 Le jeune homme

 L’essentiel est de ne pas garder les pieds sur Terre !

 La fille

 Il n’y a rien de tel pour décrocher la lune !

 Ils s’enlacent et s’embrassent.

 

Hippolyte Wouters et Jehanne Sosson

© Ce texte, comme l’entièreté de site, est protégé par le droit d’auteurs.
Tous droits réservés par la loi
filigrane filigrane

Laisser un commentaire