Un boulot ! Bourreau !

J’ai un boulot !

Je n’y croyais plus et comptais rester chômeur toute ma vie. « Ton frère se débrouille comme cela », disait Maman, une femme de bon sens, qui se rend compte que mon diplôme en Philosophie Moderne, spécialisation Spinoza, ne sert pas à grand-chose dans ce monde de capitalistes. « C’est que, à côté de son indemnité de chômage, il fait des petits boulots en noir ». Elle n’osait pas ajouter que Spinoza ne sert pas à grand-chose pour réparer les plomberies.

Eh ! Bien ! Malgré Spinoza j’ai trouvé un boulot. J’ai répondu à une offre d’emploi de l’Arabie Saoudite. Ce n’est pas rien, l’Arabie Saoudite, c’est plus important que la commune d’Etterbeek où travaille mon cousin Eugène, qui a en outre dû apprendre le turc pour être engagé. J’ai été très bien reçu à l’ambassade. Aucune aptitude spéciale exigée, même pas la connaissance de l’arabe. « Vous n’aurez de toute façon pas grand-chose à dire. Vos clients se tairont rapidement. ». Nous n’avons parlé ni religion, ni Spinoza, ni Ramadan. Cela vaut mieux. On verra bien.

Ma mère n’y croit pas et n’aime pas que je m’expatrie.

– Tu aurais préféré que j’aille travailler chez les Flamands, pour Bart de Wever ?

– C’est quand même moins loin.

– Mais ils sont plus agressifs. Et puis j’ai un métier d’avenir et le temps est meilleur.

J’ai un boulot.

Je serai bourreau en Arabie Saoudite.

Comme quoi il y a toujours des opportunités quelque part. Il suffit de s’adapter.

– Vous n’avez besoin d’aucune aptitude spéciale. On vous formera chez nous. Outre le salaire et les avantages sociaux, vous aurez des loisirs. Il y a cinq à six têtes à couper par jour outre les amputations légales : une main, un bras, un sexe…

J’ai un boulot. Mon cousin Eugène va en baver quand il verra le traitement qu’on m’offre.

– Suivant la loi coranique nous adaptons la peine à la faute commise. Après l’exécution il ne faut vous préoccuper de rien. Des esclaves s’en chargent et nettoient le sol. Avant l’exécution vous ne parlerez pas aux condamnés et vous porterez un voile sur le visage.

C’est incroyable. On se croirait dans un conte des Mille et Une Nuits, chez Aladin et Haroun El Rachid. On ne trouve pas cela en Belgique, même pas chez les Flamands.

Et puis une chance n’arrive jamais seule. Le lendemain je reçois une offre du Califat qui était sans doute au courant de la proposition. On ne sait pas comment. J’avais mon contrat en mains mais j’ai quand même été les voir dans leur bureau, un beau bureau avenue Molière, qui se trouve par hasard à côté de l’ambassade du Koweit.

– Chez nous vous serez beaucoup mieux payé, vous aurez un compte au Katar, net sans impôt. Vous comprenez que le Katar n’a pas besoin d’impôts, il tire son argent du pétrole consommé en Europe. Le travail est varié mais plus irrégulier, parfois 24 têtes, parfois rien. Parfois toute une ville mais répartie sur plusieurs jours. Parfois tous les chrétiens d’une province. Cela dépend des jours. Jamais de jeunes femmes car nous les vendons en Arabie. En outre vous deviendrez célèbre, vous passerez sur toutes les télévisions du monde.

– Avec un drap sur la tête ?

– Evidemment car il faut se méfier des Chiites qui sont les ennemis des vrais croyants. Vous devriez aussi apprendre une langue. Nous vous donnerons des cours.

– L’Arabe ?

– Non le flamand, nos meilleurs combattants viennent de Vilvorde et de Borgerhout.

J’ai deux jours pour me décider. Je ne sais que choisir. Le Califat paye mieux et j’ai toujours rêvé de passer à la Tévé mais à long terme le boulot est moins sûr et je dois apprendre le flamand. En Arabie je serais fonctionnaire, j’aurais un grade, une ancienneté, une pension. Maman est de mon avis.

Je crois que je vais choisir l’Arabie Saoudite car en outre on n’y court aucun risque. Ce sont les amis des Américains.

Jacques van Wijnendaele

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  1. L’Arabie Saoudite recrute des bourreaux (La Presse).
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