Vive la grève !

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Il était un temps où le mot « grève » faisait rêver au clapotis ouaté d’un long fleuve tranquille ou aux toniques embruns d’une mer déchaînée.

Aujourd’hui il nous ramène du rêve au cauchemar.

On ne la parcourt plus, on la fait. Enfin, d’autres la font.

Ils croisent les bras pour mieux tendre la main, ou, en d’autres mots, travaillent moins pour avoir le droit de gagner plus.

Exceptionnellement, il arrive aux grévistes d’en faire davantage : ce sont les grèves du zèle ou grèves dites « perlées » : ainsi l’usager voit-il plus clairement que, pour en avoir plus, il importe parfois d’en faire moins…

Et puis aussi les grèves sauvages aimablement rebaptisées grèves « émotionnelles ».

Mais a-t-on déjà pensé à tous ceux qu’une grève comblait ?

Les grévistes, quant à eux, ne sont jamais sûrs d’obtenir ce qu’ils veulent.

En revanche, les écoliers sont condamnés à ce à quoi ils aspirent : l’oisiveté buissonnière. Les « navetteurs » sont réduits à cocooner, à taper la carte ou à cultiver leur jardin (selon Voltaire, le secret du bonheur). D’autres enfin se retranchent derrière la grève de la poste pour expliquer pourquoi l’on n’a jamais reçu la lettre qu’ils n’ont jamais envoyée.

Et l’on s’étonne que les grèves aient un succès grandissant !

Il est des pays (suivez mon regard…) où certaines « catégories socioprofessionnelles » en sont à donner des préavis… de travail.

Ajoutons que la grève a créé un langage bien à elle, qui a le don de stimuler la logique et le paradoxe. N’ai-je point lu dans un journal (je me souviens en tout cas que ce n’était pas dans le Figaro) :

« Les trains se sont arrêtés à la suite d’un mouvement de grève, mais après une heure les trains sont repartis à la suite d’un arrêt du mouvement. »

Et puis enfin – et cela ne manque pas de charme – on peut se permettre des comportements qui, en temps ordinaire, tomberaient méchamment sous le coup de la loi. Il suffit de se déclarer « en colère » !

J’en ai modestement tenté l’expérience.

Bloqué par un défilé de grévistes, et soucieux d’arriver à l’heure à mon rendez-vous, j’ai laissé ma voiture sur la seule place disponible, c’est-à-dire au milieu de la rue, et j’ai inscrit en grand sur mon pare-brise : « Automobiliste en colère ! ». Je l’ai retrouvée deux heures plus tard au même endroit, intacte et sans procès-verbal.

Plaignons-nous donc des grèves, mais sachons saisir leurs opportunités.

 

Hippolyte Wouters

www.wouters-theatre.com

 

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