Ah ! Les esprits forts !

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Bien longtemps après son retour en Europe, Robinson mourut et Vendredi qui l’avait accompagné se sentit bien seul. Très logiquement, il chercha donc  à se refaire un réseau de relations. Le moyen était tout trouvé : son talent le plus convivial était d’être fin cuisinier. Il lui suffirait donc d’inviter des gens soigneusement sélectionnés autour de repas de rêve.

Concevoir un menu, subtil mélange d’exotisme, de cuisine française et de surprises britanniques, lui prit plusieurs semaines et les préparatifs plusieurs jours. Mais choisir les invités fut tout aussi laborieux. Tous les amis de Robinson étaient eux aussi defunctés et lui, humble Vendredi, ne connaissait plus grand monde.  Finalement, c’est sur les conseils d’un enfant du quartier, à qui il avait par jeu  exposé sa perplexité, qu’il se décida à convier les Sept Nains, les Trois Petits Cochons,  Cendrillon et la Belle au bois dormant, se disant que c’étaient là des «people», des valeurs sûres et consensuelles dont la fréquentation rehausserait un peu son propre prestige.

Ce n’est qu’arrivé au jour «J», quand il disposa les assiettes, qu’il se rendit compte qu’ils allaient être treize à table !  Cela avait la réputation de ne pas porter bonheur. Ce nonobstant, comme il n’attachait pas d’importance aux superstitions, il s’empressa de servir d’emblée un troublant, corsé et délicieux cocktail apéritif qui eut beaucoup de succès. Trop sans doute. Puisqu’il eut, hélas, sur ces créatures de rêve, un effet d’une puissance inattendue.

Dès la bisque, rehaussée d’un  cognac exceptionnel, les Sept Nains, que leur gabarit rendait sans doute particulièrement vulnérables et qui, en conséquence, en tenaient déjà une belle, se mirent en devoir de muflerie et de trivialité, lorgnant effrontément et lubriquement les deux princesses tout en tenant des propos salaces sur leurs souvenirs de l’anatomie de Blanche-Neige. Vendredi mit cela sur le compte d’une exaltation passagère et se dit que les célébrités avaient sans doute pour habitude de se situer ainsi au-dessus des conventions du vulgum pecus. Mais quand Simplet, que l’alcool avait rendu gay se permit de pincer les fesses de Nouf-Nouf et se prit une mornifle, cela plomba carrément l’ambiance.

La suite fut à l’avenant.

Au plat principal, qui  exhalait pourtant un appétant parfum de truffe, la Belle au bois qui n’en pouvait plus de lutter contre le sommeil tomba en catalepsie sur la nappe et Naf-Naf, qui la jouxtait, en profita aussitôt pour soulever sa jupe.

Vendredi était catastrophé. Il n’avait pas voulu ça. Il n’aurait jamais imaginé. Il était très mal à l’aise. Il ne savait que faire. Il se réfugia à la cuisine, le temps de se recomposer une contenance et ne vit pas, dès lors, Nif Nif souffler au nez de Cendrillon la poudre blanche qui la mit en joie illico. Il ne la vit pas non plus monter sur la table et se mettre en devoir d’effeuiller ses haillons au cours d’une danse particulièrement lascive.   Quand il revint, porteur du tiramisu au doux parfum de fleur de tiaré, les Sept Nains et les Trois Cochons  se disputaient ferme pour savoir qui aurait les honneurs de ladite Cendrillon. Il y eut des coups. Dépassé, Vendredi, à sa grande honte, dut appeler la police. Comme à son habitude, elle embarqua tout le monde à l’exception de la Belle au bois qu’on n’arrivait plus à réveiller et qui trouvait en cela un alibi incontournable.

Ecœuré, excédé qu’il était ! Décidé à  plaquer ce monde de fous où l’avait entraîné son mentor «civilisé» ! Il le fit illico. Il savait ce que c’était que de vivre de peu. Il n’emporta donc rien si ce n’est la Belle au bois qui lui tiendrait compagnie sans risquer de jamais le contrarier. Il mit toutes ses économies dans la location d’un jet privé, puis, comme pour trimbaler Robinson dans ses pérégrinations, il avait acquis son brevet de pilote, il s’envola vers sa terre, bien persuadé qu’il n’aurait jamais dû la quitter.

Il se rappelait encore parfaitement de la position  GPS de son île, Il connaissait la route, il lui suffisait, au début, de suivre la voie tracée par les héros de l’aéropostale.

Hélas, il y eut ce jour-là, au large de Saint-Louis du Sénégal. une de ces tempêtes soudaines que peut générer sans crier gare le climat capricieux de l’Atlantique Sud. Les radars perdirent le contact avec l’appareil à l’approche de minuit. Personne n’entendit plus jamais parler de lui ni de la Belle. Mais cela ne tracassa personne.

Il savait bien pourtant qu’il est recommandé d’éviter de voyager un vendredi 13 ! Mais il n’attachait pas d’importance à ces superstitions.

 

Jean-Paul Leclercq

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