Zinzin

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Je m’appelle Zinzin. Mieux vaut Zinzin que Zozo, dit mon oncle Henri qui est un rigolo mais qui en même temps, comme délégué syndical, défend les droits des travailleurs dans un supermarché de Marcinelle. Tout le monde dit Zinzin mais je m’appelle officiellement, sur les papiers de la commune, Emmanuel à cause de la tante Adolphine qui cultivait des préjugés de l’ancien temps. Nous ne voyons jamais plus cette tante que ma mère déteste. C’est une putain, dit-elle, qui promène son cul à Nice avec un cadre de chez Solvay, licencié avec un gros préavis, au lieu de passer ses vacances comme nous, en Thaïlande, dans un des villages de loisir des mutualités socialistes.

J’ai fait toutes mes études à l’Athénée Elio di Rupo à Châtelet (athénée déclaré, par un décret de la présidente Madame Arena, préparatoire à toutes les Hautes Ecoles, universités, para, pré et post-universités, écoles professionnelles et interprofessionnelles, aux centres wallons de recherches culinaires et à l’institut de Durbuy, subventionné par la communauté, et spécialisé en écologie de l’Océan Pacifique occidental).

Je suis sorti avec une grande distinction comme tous les élèves, dont aucun ne rate jamais, car la direction veut affirmer les droits fondamentaux de l’être humain contre les fausses distinctions bourgeoises. Même le petit Gustave a réussi avec une grande distinction alors que c’est un étranger venu de Liège, qui parle un drôle de français, pas comme à Charleroi, et qui me donnait des coups de pieds par derrière dans les toilettes pendant que je faisais pipi. Les cours, dans cette école quelque peu élitiste d’après l’oncle Jules, sont difficiles et variés. On y apprend comment ouvrir et éteindre un poste de télévision et comment détecter les mensonges dans la publicité des marques multinationales ainsi que les rudiments de l’utilisation d’une calculatrice électronique et les premières bases pour la pratique rationnelle du GPS.

En français, le directeur refuse que nous connaissions trop de mots qui ne servent à rien et que l’on confond. Il préfère que nous dominions parfaitement un vocabulaire réduit. Les élèves par groupes répètent des pièces en wallon de la région de Charleroi. Au cours d’éducation sexuelle on se met tout nu mais il est interdit de se toucher et de regarder autre chose que les parties génitales. Il y a un cours d’éducation civique et de responsabilisation sociale, où l’on suit en détails, d’après les méthodes interdisciplinaires, les luttes menées au XIXème siècle par le parti socialiste contre le complexe ploutocrato-industriel. En dernière année on doit faire une dictée où je n’ai fait que 68 fautes, ce qui est mieux que la moyenne des écoles francophones du Gabon (toutes tribus confondues). J’ai donc reçu comme tout le monde un diplôme d’honneur en lettres. Il y a, à partir de la troisième année, un cours, une demi-heure par quinzaine, de langue étrangère. On peut choisir, pour autant qu’il y ait suffisamment de locaux et de professeurs car le gouvernement brime l’enseignement en bloquant les subsides, entre le Portugais, le Wallon d’Arlon, le Basque, l’Estonien , le Catalan et même le Néerlandais. Mais personne ne choisit cette dernière langue avec laquelle on ne va nulle part.

Ma famille est depuis longtemps, suite aux effets du capitalisme sauvage, aliénée de tout travail salarié. Mon grand-père, plombier-soudeur A 11 de formation, a refusé bien naturellement une place de soudeur-plombier A 12, qui lui faisait perdre les avantages de sa spécialisation durement acquise. L’entreprise, où mon père travailla durant quelques mois, a été brutalement délocalisée de Mont-sur-Marchienne à Fleurus. « Je ne vais quand même pas perdre mon temps à traverser deux fois par jour Charleroi et polluer la ville à cause d’un caprice du patron », a-t-il déclaré avant d’aller au chômage. Mes oncles ont ressenti dans leur chair la désindustrialisation due à la concurrence américaine, flamande, brésilienne et chinoise. Le plus chanceux d’entre eux a été prépensionné à 39 ans. Mon frère aîné, altermondialiste convaincu, ne veut pas participer, par une coopération coupable, au complot que mènent les multinationales pour détruire la planète. Mon frère cadet, qui devait devenir chef comptable s’il apprenait l’Anglais, n’a pas voulu trahir sa langue maternelle. Tout le monde pointe et se retrouve ensuite avec les copains au café du coin pour jouer à la manille. Heureusement que l’école m’a bien formé dans les formalités d’inscription au chômage.

J’ai une compagne, Charlotte (mon oncle Henri, le délégué syndical et un rigolo, l’appelle Charlotte aux pommes), que j’ai rencontrée au bureau de chômage. Elle refuse de se marier pour ne pas imiter les couples homosexuels et pour garder sa spécificité. Elle ne veut pas vivre avec moi pour ne pas devenir la bonniche d’un homme. Nous faisons rarement l’amour car elle trouve que je mets mal les préservatifs. Elle refuserait, suite à ma maladresse égoïste et bien masculine, de se faire avorter comme une bourgeoise et elle ne voudrait pas passer ses plus belles années à torcher le cul d’un gosse. Nous nous aimons beaucoup et mieux vaut vivre, séparément et sans frais inutiles de loyer, chez nos mamans respectives qui en plus payent nos sorties, que se bagarrer comme l’oncle Bernard et son épouse, qui ont choisi des mouvements opposés au sein du parti et donnent un sens différent aux mêmes mots.

Ainsi va la vie à Châtelineau. Venez-nous voir un jour où les transports publics ne sont pas en grève, avant que le plan Marchalle ne change à tout jamais la région et ne la transforme, comme on annonce à la Télé, en nouvelle vallée du Cilichône (c’est quoi ?), bourdonnante d’activité, où nous devrons nous battre dur pour garder nos actifs sociaux.

 

Jacques van Wijnendaele

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